Ehh, bonhomme, c’est fini… — Windsor B. Hector

Il est minuit passé et le vent soufflait dehors avec rage, pas comme les autres jours ou peut-être pas comme les autres nuits, dirais-je. D’habitude, il est calme comme cet enfant studieux à l’école à qui on a promis de l’emmener au pays des merveilles s’il demeure sage pour l’année.


Mais ce soir-là, il semblerait que le père de ce petit homme lui raconte que l’argent qui était censé être payé à ce soi-disant pays des merveilles avait été dépensé dans les épiceries et que les merveilles attendront pour l’an prochain! Eeeehh! Foutaise! Je pense que l’on comprend mieux ce qui se passe alors!

Il serait devenu tout rouge en entendant ses phrases qui pesaient sur son cœur comme 1000 livres de terre sur la tombe du rancunier parti trop tôt ou peut-être trop tard. On n’en sait rien! Je ne souhaite pas raconter l’histoire des autres, je ne me mêle pas de ce qui ne me regarde pas. J’ai été élevé ainsi! Passons!

Mais c’est bizarre! Cette brise qui, autrefois, chuchotait les mélodies des nuages aux oreilles des arbres, devient ce monstrueux orage qui semble transporter des tonnes de voix affamées, dépossédées de leurs biens, enchaînées dans leurs déboires, et qui sont maintenant à la recherche d’un espoir promis à deux balles. Cette petite douceur qui cadensait dans les voiles de la promise sur la plage de Croix-des-Pères devient à présent ce robuste grondement invisible qui balaie tout sur son passage, emportant les linges de noce oubliés, les chaussures démodées et les cannettes de bière traumatisées par ce qu’elles observaient sur les rives tous les soirs.

Les gens qui pensent percer les mystères diraient que : “ce vent apporte des nouvelles, celles qui vont changer la face du monde, et croyez-nous ou pas, ces nouvelles n’ont ni bon odeur ni bon goût”. Comme toujours, il y a ceux qui ont la peur au ventre, et ceux qui s’en battent les couilles de ces sottises.

Il est 2h passées, et les bruits se multiplient dehors, et ne sont pas ordinaires. Ce ne sont pas uniquement des bruits, dirais-je! Il y a aussi des craquements, comme si les arbres ne pouvaient plus résister à ce fou furieux qui s’érige en véritable tortionnaire comparé à ceux du Moyen-Âge réincarnés de nos jours dans les rues. Et moi, sous le lit, je pouvais écouter leurs grincements, comme si leurs âmes abandonnaient leurs corps morcelés de honte. Comme s’ils craignaient quelque chose d’un effroyable visage qui avançait sans broncher vers leurs branches, vers leurs troncs.

Je ressentais leurs racines qui tremblaient face aux pas géants du maître de la nuit. J’ai entendu le voisinage se lever et fermer leurs portes à double tour, et c’est là que j’ai compris que ce n’était pas un jeu du pur hasard. J’ai voulu rejoindre ma mère dans la chambre au fond du couloir, mais la distance de la mienne à la sienne était comme le boulevard Saint-Laurent. Alors, je me suis dit que ce serait un risque de traverser, je ne sentais plus mes membres, j’ai commencé à répéter le psaume 23 à l’envers. Mais les mots se confondaient, comme la langue des hommes dans la tour de Babel. La vallée de la mort était réelle, elle était juste là dehors, sous mes yeux écarquillés.

Le ventre aplati sur les céramiques, j’ai entendu les aboiements amers des chiens du quartier, comme s’ils voyaient eux aussi le défilé des zombies sur la rue principale comme une avalanche d’araignées perdues, et les tonnerres se multipliaient dans le ciel, les étincelles se faisaient remarquer dans la sombre fenêtre de ma chambre. Étourdi pendant un moment, j’ai vu la famille, les amis qui pleuraient mon enlèvement. Je me voyais dans un monde à part, rempli d’arbres et d’un calme qui s’installe au beau milieu de ma pensée. Je crois que j’ai été enfin libéré de l’emprise de la nuit et de ses enchantements, quand soudain une immense clarté apparaît sur mon visage inoffensif.

Je voulais rester dans cet espace temporel, mais cette lumière n’était autre que le soleil qui pénétrait dans ma chambre après que maman ait ouvert la fenêtre en me lançant cette phrase douloureuse : “Ehh, bonhomme, c’est fini les vacances, il est temps de retourner en classe”.

Et moi qui pense encore à cette terrifiante nuit et ses enchantements!

Windsor B. Hector

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