Des fleurs sur ma tombe — Ansky Hilaire

Le poème, comme dans « Je t’écris sur la crête de mon vertige », est une perambulation aussi proche que possible de l’intériorité, qui sème à l’avenant des graines de détresse au bord d’un chaos poétique, une sorte de nuance verbeuse qui vacille le pont des caresses et des brûlures. Le poète, si l’on veut, que je suis, s’emploie volontiers à reconstruire sur le mur de ma petite personne, un sentiment de vertige porté autant par l’amour que la solitude et la mémoire d’un premier âge dédaigné, — ou une enfance laquelle même les dieux ont tourné le dos. Redire, ou tenter de dire, ce qui chante dans le verbe.
« il me tombe encore
des orages en plein cœur
qui porte au goût du printemps
l’audace des flèches
de Saint-Valentin […] »
Il m’est arrivé [encore] bien des hivers sans roses, [parfois le froid est aussi brûlant que les rayons du Zénith], nul besoin de dire ce que raconte le départ sans adieu des papillons de Saint-Jean. Moi, j’en chante encore aujourd’hui, du moins que l’été est autre part. Si hétéroclite, aussi bien que tes œillades, partie pour ne plus jamais revenir, pour me faire défaut encore lorsque ma tête heurtera l’oreiller. Alors que je m’emmailloterai dans mon chagrin, emmitouflé dans le drap de mes bribes de taedium vitae. Moyennant qu’ils me disent… qui ? Les critiques. Les critiques m’ont toujours persuadés que mon écriture se fait rempart nonobstant le silence, que je fourrage sur-le-champ une caverne dans l’inobservation. « Poète, » m’ont-ils dit, « tu décris les vertiges de quelqu’un qui avance sur le fil du sensible. Il y a dans tes poèmes la beauté du séjour des bienheureux qui s’ouvre sur la propylée des cathédrales, par contre il y’a aussi des brûlures de vie qui portent tes pas nue dans la rue de l’enterrement, qui impute tes épaules de ses lots de tendresse, ainsi que tes illusions. « On a l’impression que tu te baignes à toute heure dans le bassin de l’amertume. Tu es là sans t’y tenir, comme un souffle perdu entre deux silences. Pourquoi t’acharnes-tu à souffrir ? Pourquoi fais-tu de ton cœur un abri pour l’hiver, même quand le printemps fleurit ? Pourquoi te fais-tu la guerre ? Pourquoi t’enterres-tu vivant dans le vent ? »
« […] bruits de peine
et/ou lot de ma mélancolie
d’aube en sauvetage
il y a là mon chagrin
— sauté de mille feux […] »
Parfois, ajoutent-ils, c’est éreintant de lire pour tout potage ta douleur, alors que, dans les rues, tu souris aussi bien que le diable. Tu as la beauté du jour dans ton visage, mais la nuit t’écrit à l’intérieur. Ton verbe s’assombrit, et ta poésie saigne la douleur. « Nous voulons te lire sans la nuit, » disent-ils, « accorde-nous ce privilège de croire encore au soleil. »
« […] à peine je chante la bohème
des cathédrales évanouies
une pluie d’adieu est tombée
ils m’ont dit ‘encore hier soir
la toiture de la maison
de l’enfant qui fut ne pouvait plus boire
les failles de ce poème
— qui construit ma tombe’ […] »
Je suis né sans date de naissance, d’une plainte qui n’a jamais vu le jour, un vingt-deux juillet. Il semble que j’aie aussi perdu la vie ce jour même. Je me voyais déjà chanter « à la rive lavi » et planter chaque jour des fleurs sur ma tombe, à l’instar d’un rêve qu’on on écrit au cœur d’un feu de détresse. À ce qu’on me dit, hier, j’étais ce petit bonhomme qui tentait de retenir le verbe dans le désordre de mon quotidien, à sauver quelques pleurs d’une enfance que même les bons dieux ont oubliée. Puis je t’ai rencontrée, sans rendez-vous, comme Léo Ferré apprit certains secrets à Verlaine. Écoute donc, j’ai été voyou de penser que la poésie pourrait être un asile, parce que je voulais juste m’amuser, jouer comme un enfant qui est privé de ce droit. Parce que je voulais sentir que j’existais, après que papa est parti, et sans moi, bien sûr. Je voulais aimer une personne que ni papa ni maman n’étaient. C’était naturel. Alors toi, ma chérubine, tu m’es apparue, à Dufort, dans un rêve en plein jour, vêtu d’une robe à bretelles roses. Et à mes vingt ans, tu étais devenue fissure, une fissure dans laquelle mon souffle s’engouffrait, un coup que je porte à la gorge, que je dois apprendre à reconnaître au milieu du chaos.
« […] ils m’ont dit encore
‘petit garçon
tu n’as nulle raison de pleurer
l’été qui s’en aille’
sans saison bout-rimée
parce que nous —
grandissons sans fleurs
— hélas aujourd’hui
elles sont couronnées d’étoiles
sur nos cercueils […] »
Mon ami, cher critique, comment tu t’appelles? S’il te plaît, permets que je t’appelle témoin. Je suis vieux , déjà, et naufragé d’hier, ou de tout part. Un petit garçon qui grandit dans ses propres orages, avec un cœur qui ne veut pas mettre ses pieds dans l’oubli, peur de battre trop fort pour ne pas s’arrêter dans les rues des dommages d’onagres. Il faut bien que je te le dise : je t’ai longtemps attendu, toi ma bien-aimée, à la station de Dufort, chaque matin, quelques heures, après midi, sous le même soleil qui s’effritait sur les vitres du malheureux jour. Je ratais, toujours, ton sourire dans le souffle du vent à chaque fois, dans le reflet d’une camionnette qui s’arrêtait seulement pour d’autres, jamais pour moi, ou pour toi, peut-être. Et cette même petite camionnette, quand elle passe, c’est sans nous, deux. Et pourtant je suis resté là avec dans les mains l’odeur de l’attente et, sur les lèvres, le goût salé de nos souvenirs sur le pont près du rivage. Et je déteste savoir que tu m’as aimé… et que tu es quand même partie. Pourtant, le poème que je chante aujourd’hui porte encore ton nom en filigrane. Il remue quelque chose de nous dans notre quartier, une sorte de blessure qui ne sait pas mourir. Ô mon amie.
Je t’écris seulement pour ne pas mourir ou pour te dire que ce quartier, Dufort, là où on a grandi, n’est plus mon pays, n’est plus ma maison, et que toi, ou ton nom, ne chante plus poème dans ma tête. Je t’écris pour te dire qu’aujourd’hui le naufrage a un rivage, pauvre mes paupières. J’écris pour te dire que Dufort n’est plus mon pays, n’est plus ma maison, et que toi, ou ton nom, ne chante plus poème dans ma tête.
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