De René à Depestre
« De René à Depestre, j’écris ma lettre non pas à la mer, mais aux fissures des murs, aux toits troués, aux trottoirs qui saignent. Elle dira qu’il reste quelque chose à sauver : le rire d’un enfant, une rumeur de tambour, une main tendue dans l’obscurité. »
De René à Depestre, je dis qu’Hadriana ne traverse plus les rues mais les ruines. La ville qu’elle habitait s’effrite sous la peinture fraîche des promesses électorales. Les pierres parlent encore, mais personne ne les écoute. Ce qui brillait hier — la poésie d’une enfance, les escaliers bordés de jasmins, le théâtre de la mer — se vend aujourd’hui au plus offrant, en miettes, comme si l’histoire n’était qu’une boutique. Rien pourtant n’explique pourquoi certains habitants, eux, tiennent encore debout. Pourquoi l’amour refuse de céder aux fantômes du désespoir. Car la ville, même blessée, a des veines têtues.
De René à Depestre, je dis Jacmel n’est plus la joie païenne aux joues des adolescents , mais une grimace où s’empilent les chantiers inachevés et les visages lassés. Les vitres teintées des nouveaux maîtres ne reflètent que leur propre ennui parfumé. Et les mêmes slogans repeints chaque saison ne suffisent pas à couvrir l’odeur de clientélisme. Tu avais bâti un manoir de mots, une maison d’air et de résistance : eux ont construit des guichets, des clôtures, des silences. Plus je te lis, plus dire non devient un geste de survie, un refus de cette ville transformée en décor pour touristes qui ne voient rien, sinon le bleu de la mer.
De René à Depestre, je dis qu’un siècle de génie n’empêche pas un siècle de trahisons. Les jeunes pousses d’hier sont devenues des ombres, aspirées par la faim, l’exil ou la tentation des petits pouvoirs. Mais ta poésie demeure, contre la fatigue des pierres, contre la lâcheté des élites. Elle rappelle qu’il n’est pas normal de s’habituer à la normalité du rouge, pas normal de saluer la nuit en baissant son chant. La ville a peut-être perdu ses ornements, mais pas sa mémoire : elle emprunte le pas comme ceux qui, comme toi, sauront lever la pierre, non pour la vendre, mais pour reconstruire.
De René à Depestre, j’écris ma lettre non pas à la mer, mais aux fissures des murs, aux toits troués, aux trottoirs qui saignent. Elle dira qu’il reste quelque chose à sauver : le rire d’un enfant, une rumeur de tambour, une main tendue dans l’obscurité. Elle dira qu’Hadriana reviendra, mais cette fois non pour séduire les fantômes. Pour réveiller les vivants. La poésie est notre seule arme : dire, écrire, refuser. Voilà ce que tu as bâti. Voilà ce que d’autres détruisent. Voilà ce que nous devons réinventer.
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