C’est cela, le printemps ?
Il fait à peine quelques secondes sous mes pieds d’inconnu. J’avance à petits pas dans ce triste et indomptable vide qui se tient devant moi — allure fauve à égorger mon être. J’avance. Incertitude. Je ne sais plus comment mesurer le temps qui passe, quand je ne peux plus, des mêmes mains, traîner quelques petits bouts de l’horloge vers ma poitrine indécise.
Pile — heure à ne pas déchiffrer. Je regarde ce même homme qui passe juste devant, un carnet incarné de rêves inconnus à la main droite. Il a toujours eu l’habitude de passer tout près de notre maison. Mais la maison, elle, n’existe plus. Les murs sont tombés, le toit a craqué, tout ce qui était notre vie s’est envolé en fumée. Ma maison brûlée. Mirebalais n’est plus qu’une blessure ouverte.
La première fois, mes parents ont fui vers la banlieue. Colombier, petit espace où il fallait trop creuser pour découvrir ; trop à l’écart de tous les bazars cette zone. Mes parents croyaient pouvoir s’y réfugier, respirer un peu. Mais les hommes en acier les ont chassés, d’un claquement de fusil, comme on chasse les poules dans un champ. La deuxième fois, ils sont venus se réfugier au Nord-Est, là où j’habite à cause de l’université. Mais ce n’était même pas chez moi. On s’est serrés, étouffés, collés les uns aux autres comme des sardines dans une boîte cabossée. La misère nous grignotait vivants. Ils n’ont pas pu supporter. Alors, malgré la peur, ils ont repris le chemin de Colombier, la banlieue. Et là, une troisième fois, les hommes en acier les ont fait fuir. Trois fois. Trois arrachements. Rêves morts.
Depuis, tout est éclaté. Ma famille s’éparpille comme du verre brisé : mes tantes d’un côté, mon petit frère de l’autre, mon père encore ailleurs. Mon père, cet homme qui faisait tout pour tenir debout, torse bombé comme un mât qui refuse de tomber, est devenu impuissant. Il a baissé la tête. Il a regardé ses propres mains trembler, incapables de protéger ce qu’il avait juré de garder vivant.
Silhouette fragile à épouser la danse des fêlures. Silence en gestapo. Dans mes yeux, tout est hanté. Tant de bruits de pas me rappellent la fuite. Chaque parfum de terre brûlée me renvoie à ce que nous avons perdu. Rien ne reste. Pas un objet, pas une trace matérielle. Seulement des souvenirs gravés sur ma peau, comme des tatouages invisibles.
Comment je m’appelle face à ces bouffées d’air sauvage qui ne font qu’amadouer la falaise ? Comment épeler le vent sur mes lèvres sans bégayer quelques mots de vertige au souffle des vagues ? Parfois, mon visage me paraît trop innocent pour mon âme de non-être. L’œil qui regarde son propre œil se barre la vue aux petits coins si suaves de l’horizon. J’ai toujours eu peur de ce qui me sort par la tête : quelques poussières de glaives à étancher ma soif de lumière, ou encore le bruit que faisait ma ville à cinq heures du matin, quand l’ombre ne savait pas si courir était le bon mot qu’il fallait pour sauver sa clarté.
Et puis encore, je ne cesse de penser à cette fleur. Mirebalais fleur gorgée d’un soleil douteux, qui éventre l’air de son haleine de viande tiède. Comment la nommer sans trahir son venin doré ? Elle s’épanouit obscène, au creux des talus humides. Son parfum est un poing. Il me frappe à la nuque, m’agenouille dans l’herbe jeune, fausse virginité verte. Je voudrais cracher sa senteur, la rejeter comme un corps étranger, mais elle coule déjà en moi, sirupeuse, se mêlant à mon sang.
C’est cela, le printemps ?
Ce vertige qui colle aux dents, cette promesse de sève qui sent la charogne fine ?
Je m’appelle Rien. Rien devant la bouffissure des bourgeons, rien sous le chuchotis pervers des saules qui trempent leurs chevelures dans l’eau noire. Le vent, justement… Comment l’épeler sans que les consonnes ne se brisent contre le palais, sans que le souffle ne m’arrache ce semblant de voix qui rappelle ma ville ? Pas une lettre, mais un râle. Râle qui fouette les joues, qui s’insinue dans les bronches comme un soc remuant la glaise des poumons. Il porte des graines, des poussières d’ailes, des échos de bêtes enfouies. Et cette odeur – toujours elle – Mirebalais fleur qui pue, distillée maintenant en poison aérien.
Encore et encore, le cycle se referme comme une gueule. L’innocence de l’aube ? Illusion. Complice. Nappe rose étalée sur le champ où la fleur carnassière digère déjà les insectes trompés par sa blancheur.
On est déjà à cinq mois, je pense toujours. Je meurs, je vibre, je mord le vide. Seul dans mon coin depuis quelques temps. Tout m’accapare. La fuite, la mort de maman, tout….. Mon visage de non-être est le terreau parfait. L’œil qui se bat contre lui-même, qui tabasse l’horizon trop doux, trop suave, ne fait que creuser le sillon où germera une autre strophe de cette puanteur nécessaire. Je suis né de ce qui répugne, respirant l’effluve comme un premier cri. Loin de ma ville, le printemps a le goût âcre du paradoxe : une beauté qui tue, une renaissance qui pue la mort féconde, une fleur éclatante dont le cœur est un tombeau parfumé. Et moi, je reste là, pieds nus dans la rosée glacée, à épeler maladroitement le vent, à bégayer mon nom de Rien, à recevoir en plein front la bouffée sauvage qui sent la vie en décomposition et l’éternel recommencement dans la pourriture splendide.
— Parce que c’est cela qu’il nous reste : l’odeur du printemps devenu charogne, la mémoire d’une maison disparue, la dispersion des corps aimés, la certitude que même les fleurs, ici, fleurissent pour nous rappeler que la beauté peut puer, que la vie peut tuer, que le printemps, parfois, a le goût d’une fleur qui pue.
Geordany Fleurilus
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