Ce que le poème ne retient plus
« Peut-être que demain, je ne trouverai rien à écrire. Ou peut-être, encore, je t’écrirai un dernier poème. Mais ici, les poèmes, on les vole. » — Ansky Hilaire
Les soirs, je rentre tard, souvent après minuit, pour ne pas affronter le regard néant du plafond de ma petite chambre d’auberge. Cette surface qui déchire le silence au-dessus de moi me fixe comme un verre poli de non-dits, aussi noire que mes haïkus « Rien que tes nudes ; puis le néant. De toi, souvenirs en tessons ». Il y flotte toujours quelque chose — un vide qui ne signifie rien d’ailleurs — qui me parle du manque : de toi, de moi, ou de ce qu’on n’a jamais vraiment su perdre, ni se faire.
L’insomnie s’en mêle toujours, à presque tout, notamment à ce que j’aurais dû faire des carêmes ou des dimanches de Pâques passés avec toi dans notre cité. Des poèmes, tu sais, j’en ai écrit plus d’une centaine, et ils portraiturent bien souvent mes mauvaises nuits, où l’absence de toi — de moi tout à coup — brille de mille feux. Il reste, dans ces flammes, quelques braises de nous. De l’été. De nos promesses. De notre cité chérie. Je ne saurais l’affirmer avec certitude, mais il va pleuvoir dans mes yeux demain. Peut-être que demain, je ne trouverai rien d’autre à écrire. Ou peut-être, encore, je t’écrirai un dernier poème. Mais ici, les poèmes, on les vole.
« Et j’écris. Pour quoi, pour qui ? Je ne sais plus. Le poème, lui, s’en mêle […] »
Et j’écris. Pour quoi, pour qui ? Je ne sais plus. Le poème, lui, s’en mêle — poussé par ce besoin de ne pas fermer les yeux sur les orphelins et les sans-abri qui dorment sur les perrons de Saint-Andre lorsque j’étais tout petit à Dufort, de Sainte-Rose, aujourd’hui ou sur la place d’en face. Place Sainte-Rose ou Anacaona ? Les dieux ont toujours eu des désaccords là-dessus. Moi aussi. D’ailleurs, c’est bien tout ce qu’il me reste depuis 2018. Des désaccords, depuis ton départ. Des désaccords avec le monde et ses méchancetés, avec le pays, avec l’État, avec les dieux… les dieux ? Je les emmerde. Avec les dates, avec la famille, avec les amis, avec les filles passées après toi que je n’ai pas su aimer, avec la vie elle-même — et avec l’amour. Aimer, franchement, ça fait chier. On perd toujours l’équilibre quand on aime quelqu’un. En amour, soit tu gardes le contrôle, soit tu le perds — mais dans les deux cas, ça fait mal. À toi, ou à l’autre. J’ai eu des désaccords si profonds qu’ils rendent impossible tout retour au même banc de mémoire, à la même table d’espérance. Toujours des “ou” avant ou après les désaccords. Alors je pense écrire sur ces désaccords pour tenter de fixer ce qui fout le camp, pour clouer les repères sur des pages fragiles.
Hier, j’ai rêvé mère, et elle m’a demandé : où t’es passée ? C’était impossible de ne pas être sur la défensive face à une question aussi embarrassante, posée dans le seul but de me mettre dans une cage de douleur dont je ne sortirai jamais. Il faut bien que tu comprennes : ma mémoire s’efface et ne garde plus qu’une image de nos moments passés sous la pluie. Sinon je te dirais que toi aussi tu étais dans mes rêves hier soir. Je t’ai traitée de pétasse, de cupide ou de tous les maux de l’automne — je ne sais même pas pourquoi, si c’était par pure envie d’être con, ou par ressentiment. Ressenti quoi ? Pour quoi, ou pour qui ? J’écris. Ou du moins, j’essaie d’écrire le manque.
Hier encore — pas comme le chante Aznavour, non — mais c’était bien le printemps, et on avait moins de vingt ans. Je suis descendu au bord de mer de nos promesses, pour reconstruire ce que le Brésil, le Chili, ou Biden — non, les États-Unis et les Territoires d’outre-mer — ont brisé par la migrations. Ah oui, tu es partie. Personne ne sait quand ni pourquoi. Il semble que tu voulais te reconstruire de l’autre côté de l’océan. Pourtant moi, je suis resté pris entre la perte de ton odeur sur les sables et les centaines de poèmes que j’écris pour une dernière fois, comme notice. Mais ici… Mais ici, tu sais… je perds aussi mes poèmes. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Rien de ce que tu pourras vraiment comprendre.
« Il fallait que je te le dise : il n’y a plus de carême, ni de dimanche de Pâques à Léogâne. Plus de bandes de rara qui défilent sur la Grand-Rue […] »
Il fallait que je te le dise : il n’y a plus de carême, ni de dimanche de Pâques à Léogâne. Plus de bandes de rara qui défilent sur la Grand-Rue. Il ne reste que des pèlerins, des réfugiés qu’on appelle “déplacés de Gressier et d’ailleurs”. Les papillons s’envolent vers l’incertain pour ne jamais revenir. Les humains, eux, se multiplient. Tu les connais bien, les humains : ils sont tous… ce qu’on ne peut même plus nommer. Et moi, je reste là, à reconstruire les cathédrales de nos souvenirs avec mes propres ongles. Je monte les murs avec tes absences, je replante les fleurs tout autour de ton ancienne maison. Peut-être que les papillons trouveront un prétexte pour revenir. Peut-être que tes yeux me joindront l’amour. Peut-être. Comme dirait l’autre : “aimer, c’est mourir un peu”… alors moi je meurs brutalement, chaque fois que je tente encore d’aimer ce pays, cette ville, ce passé, ou même toi dans tout ce dont le poème ne retient pas.
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