Hanna était pute… féministe, pas comme Helena — Ansky Hilaire

Il saura écrire le monde, sera bon poète, et ses poèmes seront perçus comme porteurs d’une musique qui n’appartient qu’à Léo Ferré. Parce qu’à la fin, le mensonge ne lui fera plus peur, et ses amis finiront par lui avouer leur mépris. Les dieux riront à s’en fendre les côtes tout en reprenant les mauvaises notes de Beethoven sur ce refrain : « Ce vieux frérot n’a pas changé, il écrit toujours sur l’amour perdu d’Apollinaire… »
Les dieux riront à s’en fendre les côtes tout en reprenant les mauvaises notes de Beethoven sur ce refrain : « Ce vieux frérot n’a pas changé, il écrit toujours sur l’amour perdu d’Apollinaire. Et cette fois, il a même raté son coup franc… » — « Il aurait dû y penser avant, nom de Dieu ! », s’exclamèrent certains de ses camarades. Quant à sa famille, n’en parlons pas, je l’ai entendu dire. Certains croient encore que c’est un sacrement. Qui pour dire non au bon Dieu ? Son opinion ? Lui, pour sa part, pense que c’est une punition. N’en dis pas plus. Plus jamais. Pourtant, vous savez, il s’est toujours mis à parler de l’aube d’un été qui s’achevait prématurément ; c’était une habitude chez lui, comme une vieille prière qu’on ne voulait pas oublier.
« À vos marques ! Prêts ? Partez ! »
Comme s’il annonçait chaque fois le début d’une chute libre. Ah, les amis, quelle épouvantable catastrophe… Je commence vraiment à l’aimer. Tout l’alcool que j’ai bu ce soir, c’était pour garder le goût de sa langue. Mais c’est son départ qui me monte à la tête à chaque fois que l’aurore s’est mis les pieds sur mon toit, et son corps qui ne me laisse plus aucun espoir. Qui ? Une fille. Retournons-y. Où ? Sinon, c’est le cadet de nos soucis.
L’autre soir, j’ai croisé Hanna sous les étoiles, près de la place Saint-Pierre à Pétion-Ville. Assise au bord d’un banc réservé aux pèlerins, le dos droit comme une tragédienne grecque, sa beauté n’était pas celle qui cherche à plaire ; elle me parlait. Un visage aux traits ciselés à l’encre noire, comme dessinés par Daan Junior [“Je t’écris toutes ces paroles à l’encre noire.. tu connais déjà mon histoire…“, extrait de l’album “Sa w ap fè m lan pa nòmal”]. Elle ? Oui, c’est le genre de fille qu’on ne croise pas un bon midi. Ni à aucune autre heure, d’ailleurs. Mais comment pouvait-elle être assise là ? Chez moi, ceux qu’on appelle pèlerins sont des gens pauvres qui avaient l’habitude de s’asseoir sous les marches de Saint-André à Dufort. Malgré tout, elle n’était pas pauvre, parce qu’à mes yeux, elle était riche de beauté, et son sourire était un trésor pour les explorateurs, des chants pour les poètes. Ses cheveux noirs encadraient son regard avec l’intensité tranquille des femmes qui savaient. Et quand elle parlait, c’était comme si elle fendait la nuit en deux.
Et elle m’a parlé de lui. D’abord avec une tendresse contenue. « Il écrivait comme on se noie. Ses silences, comme le naufrage du Titanic. Il avait cette façon d’être là sans y être, comme un enfant qui attend une punition qui ne vient jamais. » Elle disait qu’il était brillant, et pourtant bien plus instable que les dieux. Un poète, certes, ou peut-être. Mais blessé. Il portait en lui une fragilité qu’il refusait de nommer, comme s’il conservait un vestige d’enfance qui l’empêchait de tenir longtemps dans le monde des adultes. Il riait trop fort pour diminuer le bruit de ses tremblements de l’intérieur. Il parlait d’amour avec les mots d’un homme qui ne savait pas aimer. Il était tout autant ennuyeux que génial. Aussi vulgaire que poétique. Il était bipolaire. Et puis, dit Hanna, au bar, il s’est mis à réciter des poèmes, comme un fou. Puis soudain, il s’est tu. Il m’a regardée avec une peur que je n’ai jamais oubliée. J’étais incapable de réagir, disons-le comme ça. Comme s’il attendait que je lui dise qu’il n’avait plus sa place dans un monde pareil. Il avait le regard d’un enfant qui a grandi trop vite, de ceux qu’on élève dans une maison où les règles tacites ne sont jamais appliquées et où personne ne s’excuse jamais.
Hanna ne lui en tenait pas rigueur, ne lui en voulait pas. Mais Hanna ne voulait plus l’aimer. Hanna m’a dit : « On ne guérit pas quelqu’un qui a fait du chagrin sa maison. »
Hanna était pute.
Hanna était féministe.
Hanna n’était pas comme Helena.
Hanna n’a pas instrumentalisé son combat pour reproduire ce qu’elle dénonçait. Elle n’a pas utilisé son combat ni ses blessures comme prétexte pour humilier, harceler ou diffamer autrui. Son militantisme reposait sur la dignité, le sens des responsabilités et le refus de devenir le reflet de la violence du système. Helena, quant à elle, se prostituait auprès de professeurs d’université pour obtenir de bonnes notes. Helena était politiquement mauvaise.
Certains soirs, je n’ai pas eu envie de rentrer chez moi. Comme lui. Il m’a dit pourquoi, un jour. Il aimait traîner dans les night-clubs, compter les lumières, et écouter les basses cogner comme un cœur en colère. Et puis, il y avait ce bar : Jouk Li Jou, un atè plat, pas loin de Djou’s Terrace, l’un des endroits qu’il fréquentait régulièrement. Là, il croisait souvent le regard des filles, des féministes et des putes du coin. Qu’est-ce qu’il y a d’intéressant chez elles ? Qui ? Les féministes. Non, les putes. Il m’a dit : « Les putes ne parlent pas d’amour. Elles ne ressentent rien. Pas de charges émotionnelles. Pas de faux espoirs. Elles ne parlent qu’une seule langue : l’argent. » Et les féministes ? Elles parlent de tout cela. Elles parlent aussi de leur combat pour la dignité, qui ne consiste pas à faire souffrir les autres, mais à se préserver elles-mêmes, à créer un espace où exister sans peur ni haine. Hanna était bonne féministe.
Un soir, j’ai partagé un moment avec Helena. Histoire vue et entendue dans les autobus de Carrefour-Railles/Centre-Ville. Sûrement dans la bouche des agents marketing. Je connais un agent marketing pouvant inventer une histoire pareille. Elle était belle comme la nuit, mais ce n’est pas à moi de t’en parler. Je me souviens avoir dit à la cheffe.. la cheffe? Quelle cheffe? Du bar? Non, des putes :
« Je t’ai déjà offert trois bières. Maintenant, c’est à toi de me passer cette jolie nana. Elle me plaît. J’aimerais passer la nuit avec elle. »
Helena couchait pour de la bière.
La petite histoire veut que j’étais complètement bourré ce soir-là. Elle m’a regardé, sérieuse, et m’a dit : « Tu sais que tu es quelqu’un d’important ? Je te connais. Ce genre de choses, ce n’est pas pour toi. En plus, t’as pas l’air d’avoir la tête claire. Je te vois ici pour la première fois… »
Puis, elle a cité mon nom. Je lui ai répondu que ce n’était pas moi, que les gens me confondaient souvent avec un autre, mon frère. Ce genre de choses que j’ai souvent dit. J’avoue. Elle a souri, et a rétorqué : « Tu n’as pas besoin de mentir. Et puis, moi, c’est avec toi que je préfère dormir. »
Helena voulait que ce soit elle. C’est ça, une vraie salope. Je lui ai dit non, que je préférais l’autre. Et elle a lâché, sans sourciller : « Je te préfère, toi. » Haha, Helena, quelle pute tu es !
Avant d’y aller, il m’a parlé de cette pute. Il m’a dit : « Grand frère, si tu l’as, Helena, tu peux avoir toutes les autres. » Mais il y a une chose qu’il ne m’a pas dite : une pute sait aimer. Peut-être qu’il ne le savait pas lui-même. C’est un peu en contradiction avec ce que je t’ai dit tout à l’heure, petit frère. La vérité, c’est qu’elle a craqué pour moi. Et soudain, je l’ai emmenée dans ma petite chambre d’auberge. Il ne s’est rien passé de vraiment intéressant, du moins, rien que j’aie envie de te raconter en détail — mais je me souviens très bien de ce qu’elle m’a dit : « Ou se dezyèm nèg ki fè m voye. Ou pa bezwen peye m. »
C’était à la fois intéressant et gênant. Intéressant, parce que j’ai eu droit à un compliment. Gênant, parce qu’elle n’a pas voulu que je la paie. Je lui ai dit : « La prochaine fois, j’insisterai. Je pense que tu as besoin de cet argent. Prends-le, s’il te plaît. » Elle a cité mon nom, m’a regardé, et m’a dit que je devais garder mon argent. Que pour elle, avoir un orgasme, ça se paie, parce que ça ne lui arrive pas tous les jours. Putain de merde, j’ai offert un orgasme à Helena pour la Saint-Valentin.
L’autre jour avec Hanna, aux alentours de quatre heures du matin, elle m’a demandé de partir de son lit, parce qu’elle ne voulait pas que son enfant se réveille sans qu’elle soit à ses côtés. Tu comprends, petit frère, la pute est une mère. Une bonne mère. Une mère qui sait surtout protéger son enfant. Et, il ne savait pas tout cela d’elle. Il ne savait pas qu’elle était mère, qu’elle savait s’occuper de ses enfants. Il ne l’a pas connu tout court. Hanna était une bonne pute et féministe, pas comme Helena.
Share this content:


